HOMMAGE à JEAN-PAUL TRABUT-CUSSAC, mon père (quelques notes et frasques personnelles viendront compléter cet éloge bien mérité, (édité le 20-04-2018)). Consulter également les liens le concernant en bas de page :

 

Jean-Paul TRABUT-CUSSAC est décédé le dimanche 12 janvier 1969, à l'âge de 44 ans, à Bordeaux.

 

"Comment évoquer la fin tragique de Jean-Paul Trabut-Cussac sans éprouver une douloureuse tristesse et même un sentiment de révolte face à l'absurde violence qui a abattu, dans sa quarante-cinquième année, un homme et un savant d'une telle qualité ? Sauvagement frappé à la tête par un moniteur d'auto-école de Madrid, le 30 mai 1966, notre malheureux confrère allait, avec une incroyable robustesse, lutter contre la mort pendant près de trente-deux mois pour finalement s'éteindre à Bordeaux, le 12 janvier 1969.

Grand, sportif, avec son sourire cordial, son patriotisme un peu pointilleux de Français ayant beaucoup travaillé à l'étranger, sa promptitude à s'enflammer pour les bonnes causes et à s'indigner du mal, il forçait irrésistiblement la sympathie par sa générosité chaleureuse, son solide amour de la vérité et de la vie. Ses intimes lui connaissaient pourtant, depuis des années, une grave préoccupation, mais ils savaient aussi avec quelle lucide patience et quelle affectueuse intelligence, il avait le courage d'y faire face. Eloigné de Paris, il vouait à l'Ecole des chartes une sorte de culte dont témoigne la rigueur intellectuelle et morale, ennemie de compromissions, que l'on retrouve profondément marquée dans sa carrière comme dans son oeuvre.

Né à Bordeaux le 28 janvier 1924, Jean-Paul Trabut-Cussac y fait de brillantes études secondaires, puis il y prépare une licence de lettres classiques ; mais brusquement, il se tourne vers l'histoire et, après avoir participé, comme engagé volontaire, à la fin de la seconde guerre mondiale, il entre à l'Ecole des chartes en 1945. Il en sort quatrième, en 1949, avec une thèse sur L'administration anglaise en Gascogne sous Henri III et Edouard Ier, de 1252 à 1307, qui lui vaut, tout à la fois, le prix Auguste Molinier et le prix de la ville de Bordeaux.

A la faveur d'une bourse des relations culturelles décrochée de haute lutte, alors qu'il était encore élève à l'Ecole des chartes, il a découvert, avec émerveillement, la prodigieuse richesse du Public Record Office de Londres. C'est donc en Angleterre qu'il commence sa carrière professionnelle, comme bibliothécaire en chef de l'Institut français du Royaume-Uni à Londres.

Il y accumule les matériaux d'une monumentale thèse de doctorat à laquelle il travaillera encore plus activement, de 1955 à 1959, comme stagiaire puis comme attaché de recherche au Centre national de la Recherche scientifique.

En 1959, Yves Renouard cherche un animateur de valeur pour la bibliothèque de la Casa Velázquez nouvellement reconstruite à Madrid ; c'est à Trabut-Cussac qu'il pense naturellement, les hispanistes français savent tous, maintenant, quel magnifique centre de recherche a été organisé grâce à lui.

L'Espagne inspire à notre confrère deux savantes études : l'une sur les prieurés espagnols de l'abbaye de la Sauve-Majeure, l'autre sur Don Enrique de Castille en Angleterre (1256- 1259), cette dernière publiée dans les Mélanges de la Casa de Velasquez, t. II (1966), p. 51-58.

Mais bien plus qu'à l'Espagne, c'est à l'Angleterre et surtout à la Gascogne que, scientifiquement et sentimentalement, il restait attaché.

Toute son oeuvre s'est développée, au cours des années, selon les orientations esquissées par sa thèse d'Ecole des chartes. Une biographie a peu près complète de ses quelques trente-deux publications a récemment paru dans les Annales du Midi, t. LXXXI (1969) n° 92, p. 241-243, avec une émouvante notice nécrologique due à M. Charles Higounet. On y retrouve les sujets pour lesquels il s'est passionné : commerce du vin au Moyen Age, controverse sur les bastides et les intentions de leurs fondateurs, histoire de Libourne, de Penne-D'agennais et de Bordeaux, notamment une belle contribution au Bordeaux sous les rois d'Angleterre dirigée par Y. Renouard et publiée en 1965.

Dans la ligne de l'enseignement dispensé à l'Ecole des chartes, Jean-Paul Trabut-Cussac avait une particulière prédilection pour les problèmes de diplomatique et d'archivistique.

Il suffit pour cela d'évoquer son ouvrage de 212 pages intitulé Le "Livre des hommages d'Aquitaine". Restitution du second "Livre noir" de la connétablie de Bordeaux (Bordeaux, Delmas 1959) ou encore ses articles Itinéraire d'Edouard Ier en France 1286-1289, dans Bulletin of the Institute of historical research, t. XXV (1952), p. 160-203.

 

(*) - voir un petit récapitulatif des éditions dont les cartulaires gascons d'Edouard II, III et Charles VII en bas de page (sous les photos). 

 

Notre confrère était donc tout désigné pour assumer, à la mort d'Yves Renouard, la responsabilité de la publication des Rôles gascons. Associé, d'autre part, à la refonte et à l'élargissement des Sources de l'histoire de France d'Auguste Molinier, Trabut-Cussac a, l'un des premiers, mis au point sa contribution. En attendant leur publication définitive dans le tome correspondant du "Nouveau Molinier", ses Sources anglaises de l'histoire de France constituent d'ores et déjà, en 140 pages ronéotypées, un guide très précieux notamment en ce qui concerne les fonds d'archives et les collections de documents.

Pourtant l'oeuvre maîtresse de Trabut-Cussac devait être sa thèse principale de doctorat d'Etat : l'administration anglaise en Aquitaine de 1254 à 1307. Elle comportait trois grandes subdivisions : l'histoire du duché, l'administration anglaise, les administrés. Le troisième volet de ce triptyque manquera, malheureusement à jamais. Les deux premières parties n'en constituent pas moins un ensemble équilibré dont la dactylographie est parfaitement au point pour l'impression ; grâce au concours financier du C.N.R.S, elles paraîtront prochainement, sous la forme d'un épais volume, dans la collection des Mémoires et documents publiés par la Société de l'Ecole des chartes.

Face à la cruelle absurdité d'une prometteuse destinée si tragiquement interrompue, il est consolant de penser que tant d'admirable travail ne sera pas perdu et que, à travers la dense érudition de cette belle thèse bientôt publiée, une sorte de dialogue, malgré tout, continuera."

 

© Guy BEAUJOUAN

 

Merci à Guy BEAUJOUAN qui a su en quelques lignes retracer l'éclatante érudition de mon père et sa magnifique progression dans la vie et celle de sa famille, interrompue si brièvement par un individu insignifiant qui n'aura apporté que de la tristesse et du désaroi dans nos familles et ses confrères.

Merci également à Hubert et Bertrand AUSCHITSKY qui ont permis par l'intermédiaire de leur site généalogique d'apporter un soutien et une mémoire à toutes ces familles dont la nôtre, honoralement représentées.

Note : L'Ecole des chartes a communiqué la notice qui lui a été consacrée dans la revue : "La Bibliothèque de l'Ecole des Chartes" (T. 128 (1970).

(*) : Les cartulaires gascons d'Edouard II, d'Edouard III et de Charles VII, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. CXI (1953), p. 65-106. - Un rôle de lettres patentes émanées du prince Edouard pendantson premier séjour en Gascogne (mai-octobre 1254), dans Recueil de travaux offert à M. Clovis Brunel (Paris, 1955), p. 599-615 - La charte anglaise des coutumes de Villeneuvesur-Lot, suivie d'un essai de restitution du "Livre de basane noire", dans Villeneuve-sur-Lot et l'Agenais (Agen, 1962), p. 151-176. - Actes gascons dispersés émanant d'Edouard Ier d'Angleterre pendant son séjour en France. 1286-1289, dans Bulletin philosophique et historique du Comité des travaux historiques (1962), p. 63-139.

QUELQUES LIENS à CONSULTER, et reconnaissances pour des compagnons de route prestigieux dans l'enceinte de la Casa de Velazquez :

Didier OZANAM, Georges DEMERSON, Guy BEAUJOUAN...

... Et d'artistes peintres, sculpteurs et proches de cette période (1950-1960) :

Quelques documents et photos retrouvés ...

Casa de VELAZQUEZ CONSTRUCTION-3.JPG

2018-Hugues TRABUT-CUSSAC